Extraits :
Comment avez-vous découvert la trompette ?
Miles. Entre 15 et 16 ans j'ai acheté une trompette d’occasion un peu par hasard. Le film de Jacques Becker « Rendez-vous de juillet » m’a apporté une révélation. Il y avait une scène au Lorientais avec Claude Luter. Ça m’a branché, d’autant que ça se passait à côté de chez moi. De plus, Luter était le fils du professeur de piano de ma maman, Georges Luter, qui a écrit des chansons avec mon grand-père, lui-même ami de Maurice Chevalier. Il habitait Ménilmontant et l’appelait le petit Maurice. C’est la culture de l’avant-guerre, et même d’avant les deux guerres. Boulevard Saint Michel, il y avait un cinéma, devenu ensuite porno pour finir en Gibert Jeunes, sur le côté qu’on appelait trottoir des cocus. C’était sur l’opposé qu’avaient l’habitude de déambuler les dandys estudiantins. Je ne suis pas un noir américain qui a grandi en cirant des chaussures, mais un petit bourgeois parisien un peu rebelle. Pour frimer, garanti d’un échec probable, je drague une superbe métisse dans la queue du cinéma en lui demandant de payer ma place. Le drame, c’est qu’elle accepte. Nous terminons la soirée au Tabou où elle danse en attraction. La musique y était plus raffinée qu’au Lorientais, moins potache que du New Orleans... Assez rapidement j’y suis retourné, souvent avec ma trompette (les bœufs, c’était la dernière série). J’ai vu défiler Lester Young, Chet Baker, Bernard Hullin, Bobby Jaspar, Jimmy Gourley, Georges Arvanitas... Mais aussi des chanteurs comme René-Louis Laforgue ou des humoristes comme Poiret et Serrault... Je m’insérais dans un milieu artistique. Jean-Claude Fohrenbach m’a engagé et j’ai joué pendant trois ans au Tabou. C'était très agréable parce qu'il y avait des tas d’attractions qui passaient. Un mois c'était Pierre Dac en duo avec Léo Campion. J'étais ébloui, j'écoutais Pierre Dac sur Radio Londres pendant la guerre, et là je fais sa connaissance et on passe tous les soirs au bistrot... Je parlais souvent avec Boris Vian qui plus tard m’a bien poussé chez Philips. Ce mode de vie m'attirait…
Vous n'êtes pas que trompettiste et autodidacte…
La trompette, c'est comme si vous entriez dans un pavillon de trompette, vous êtes dans une entité tonale dans laquelle il faut vous glisser et que vous devez exploiter. On est plutôt maîtrisé par l'instrument qu'on ne le maîtrise. C'est un peu comme entrer dans les ordres... Ça me plaisait et je m’en suis contenté pendant longtemps.
J'essayais de faire de la musique avec tout, impertinemment. Le violon, le cor, le piano, le magnétophone…
Vous avez conçu des instruments originaux...
J'ai parfois travaillé des mois à la conception d'instruments. Les histoires d'invention d'instruments originaux ou modifiés font partie de mes préoccupations. La façon de jouer d'un instrument, le détournement, taper sur une poubelle, souffler dans un tuyau, c'est mon truc... Simplement parce que j'en ai envie ! Je me souviens d’avoir fait un énorme balafon, il s'inscrivait dans un berceau de 2 mètres de rayon, 25 lames duodécaphoniques associées à un jeu de magnifiques résonateurs munis de timbres. J'aime beaucoup le son de bois du balafon et j'avais envie d'introduire ça dans la musique, on l’a appelé « le dragon ». D'ailleurs il sert toujours en Normandie... J’ai construit des flûtes, des trompes, des anches, des violoncelles à sillets, des claviers de poëlles à frire, de limes et de pots de fleurs, un violon alto électroacoustique en plexiglass, un cor multiphonique à trois pavillons et autres fantaisies, pas seulement pour nous, mais aussi pour des compositeurs comme Georges Aperghis.
Propos recueillis par Igor Juget
Retrouvez l'intégralité de cette interview dans Sextant #3
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