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Henri Texier - SEXTANT#1
La manière de pratiquer la musique de jazz serait comme la surface d’une sphère où les gens circulent à égale distance du centre.

Chef d'orchestre : “Après avoir répété, proposé des musiques, longuement discuté des idées, on obtient un objet, comme une sculpture qu’on a façonnée. Et on se dit : «Allons-y, jouons-la et jouons-la pour de vrai» C’est-à-dire en public. On doit d’aller jusqu’au bout de l’histoire. Il n’y a qu’en public qu’on se retrouve là, sans pouvoir faire marche arrière. À cet instant, je suis un élément qui circule parmi les autres à la surface de la sphère, et je ne peux pas influer plus qu’un autre dans la musique, puisque je suis en train de la fabriquer avec les autres.

Public : “Les musiciens de jazz sont comme des sculpteurs de temps qui passe : c’est dans l’instant, dans le moment, dans l’éphémère :aussitôt fait, aussitôt évaporé. Il en reste des traces dans nos mémoires, dans nos sensations, à nous qui la fabriquons, et chez les personnes qui l’entendent. C’est dans ces moments que l’échange a lieu, qu’il est vrai. Si l’on joue en présence de gens qui ne sont pas réceptifs, ou qui n’ont pas envie de vous entendre, on ne joue pas de la même manière. Le public a un rôle essentiel à tenir.
Si l’un des musiciens se désolidarise de ce mouvement, la sphère se déforme soit vers l’intérieur, soit vers l’extérieur, et là, une distorsion se crée, la musique ne circule plus de la même manière, ni avec le même équilibre. Mais parfois, ce qui se passe avec le public peut devenir perturbant. J’aime bien ce qui se passe en studio… Les gens pensent qu’il est toujours possible de recommencer, mais ça n’est pas vraiment le cas. Parce que souvent, le petit moment de magie, la petite étincelle qui se produit, si on ne l’a pas tous ensemble… L’équilibre devient primordial.”

“ En studio, c’est un autre genre de concentration, entièrement tournée vers la musique, tandis que sur scène, l’échange a véritablement lieu avec le public. On se trouve dans l’état de fabriquer une musique la plus équilibrée possible – je ne dis pas parfaite, mais équilibrée, parce que justement, même les imperfections participent de cet l’équilibre. Comme un funambule : il y a toujours des suspensions, des tensions, des prises de risque… Si le public ne réagit pas bien, on peut se trouver en difficulté et se sentir mal à l’aise. Mais s’il réagit trop, tout à coup, on va être victime de cet excès d’émotivité qui peut nous faire perdre le fil de la musique. C’est à double tranchant : les réactions très positives du public peuvent vous troubler et vous pousser à l’erreur, ou vous amener à modifier ce que vous étiez en train de faire. C’est ça qui est beau aussi.”

“Au mot œuvre, je préfère l’équivalent en italien. Ça tient peut-être de mes origines modestes, mais œuvre évoque pour moi quelque chose d’énorme : Balzac, des choses comme ça, et aussi quelque chose de bourgeois… En italien, c’est opera, très proche de operaio qui signifie ouvrier. Pour moi, c’est ça, un boulot. D’album en album, la cohérence est bien là, du moins, je fais en sorte qu’il y en ait une. C’est un ensemble qui tend vers quelque chose, j’ignore quoi, mais il se construit et s’agence. Je ne parlerais pas d’éclectisme, je n’ai rien contre, mais ce n’est pas ça. Tout est imbriqué, tout est lié jusqu’à présent. Je pense toujours à une sculpture : on creuse et modèle à un endroit de la pierre ou du bois, on agence un matériau.”

“la musique de jazz se transmet oralement. Dans les années 60, on avait coutume de dire : « Les Africains ont apporté le rythme, les Européens l’harmonie ». Mais c’est une erreur. La musique de jazz est plutôt née de la rencontre entre la tradition orale africaine et la tradition écrite européenne. Il n’y a pas un seul musicien de jazz qui ne soit pas capable de chanter ce qu’il fait, et d’ailleurs, pour expliquer aux autres musiciens ce qu’il veut vraiment, il le chante. Même après avoir écrit sa partition, il ne se fera vraiment comprendre qu’à partir du moment où il l’aura vraiment chanté.
Autre chose : grâce à l’enregistrement, la musique de jazz s’est répandue et a été transmise oralement. J’en suis la preuve vivante : je n’ai appris cette musique que d’oreille, c’est une transmission auditive. On allait à la rencontre des musiciens dans les clubs, on parlait avec eux, et ils nous expliquaient à quoi cela correspondait. On comparait ce qu’on avait relevé, ce qu’on avait cru comprendre par rapport à ce qu’on avait entendu sur les disques. Aucune écriture ne pourra jamais remplacer ça.”



Retrouvez l'intégralité de cette interview (plus de 15 pages) dans Sextant #1

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